Qui veut un crayon ?

Financement de la recherche, à la française

La méthode de grand emprunt.

PAR JEAN-SÉBASTIEN BACH

Un directeur de laboratoire demande :
« Je voudrais un crayon à 1 € »
Le décideur fait la moue :
« Tout le monde veut des crayons.
Ce n’est pas un projet d’envergure.
Quelle plus-value cela va-t-il donner à
votre (institut, université, PRES, région,
communauté de commune – rayez la
mention inutile)…
Au minimum faites un projet pour une
machine à crayon intégrée dans une
plate forme mutualisée sur votre (insti-
tut, université, PRES, région, commu-
nauté de commune – rayez la mention
inutile) avec pour
objectif d’être labelli-
sée au niveau euro-
péen sous norme
iso9011,… »
On fait un projet à
5000€ en contactant
divers collègues de 5
labos, on passe une
vingtaine d’heures
en réunion, on rédige
collectivement dix
pages,
on les envoie à nos décideurs.
Les décideurs font la moue :
« On comprend bien le projet, mais il
manque d’envergure et de justification.
Pouvez vous démontrer votre excel-
lence dans la fabrication de crayons,
montrer quelle plus-value cela apporte

pour vos projets scientifiques, identifier
une ou plusieurs entreprises qui pour-
raient être motivées par un partenariat
public-privé orienté vers l’équipement
manugraphique labile1 des structures
de recherche, et n’oubliez pas l’aspect
développement durable…»
Miraculeusement on arrive à convaincre
un fabricant de graphite, un forestier et
une entreprise de menuiserie vaguement
motivés par le marché, à participer au
projet qui inclut maintenant la perspec-
tive d’une usine de crayons intégrant la
plate-forme labellisée ISO, IBISA2 , etc…
On n’oublie pas
le développement
durable parce
que, quand même
le graphite c’est
du carbone, et le
bois doit être bien
géré, on rédige
500 pages, on
passe une cen-
taine d’heures en
réunion, on recon-
voque nos collè-
gues, on fait signer
tout le monde, la
convention passe devant les services
juridiques de l’Université, du PRES, de
l’Institut, de la Région, de la commu-
nauté de communes, de la Commission
européenne, (ne rayez aucune mention,
elles sont toutes utiles), le projet atteint
5 millions d’Euros,

on l’envoie à nos décideurs.
Nos décideurs font la moue :
« Le projet est intéressant, mais trop
ambitieux pour être financé sur notre
budget, il faut l’inclure dans le grand
emprunt, ce pourrait être un bon projet
Equipex3, à condition de montrer votre
compétitivité, votre excellence, il faut que
le porteur de projet soit un scientifique
reconnu internationalement avec un
H-index4 minimum de 32 , que son UMR
et toutes celles qui émargent au projet
soient classées A+, qu’il soit pluridiscipli-
naire, innovant, proactif – à ce propos,
le laboratoire de structure des matériaux
de Schlorknopfeld en Allemagne est très
performant dans l’analyse cristallogra-
phique du graphite et serait très pertinent
dans la structure.
Au total, le projet est trop important pour
notre (Institut, université, PRES, région,
communauté de commune – rayez la
mention inutile) mais un peu petit pour
le Grand Emprunt, vous devriez l’étoffer
et soumettre»

On contacte Schlorknopfeld,
on fait une téléconférence avec
eux, on ajoute un sous-projet
synchrotron pour la structure
du graphite, on vire les labos
qui ne sont pas A+ (ils ne sont
pas contents) , on repasse une
centaine d’heures en réunion,
on obtient les quarante signa-
tures, on rêve parce qu’évi-
demment on a oublié le crayon
en cours de route et collé tous
les autres besoins dans le
projet, on arrive à 50 millions
d’euros (on aurait pu faire 100
avec deux mois de plus) et on
soumet.
Il y avait 200 projets d’Equi-
pex, les experts (on ne sait

pas qui c’est) en ont « financé » 20, le
notre n’est pas retenu, on n’a rien, même
pas un crayon. « Adieu, veaux, vaches,
cochons ,couvées… »
Toute ressemblance avec des situations
existantes ou ayant existé est évidem-
ment fortuite.
L’Université de Rennes 1 n’a obtenu
aucune Equipex en son nom propre, elle
a seulement obtenu une participation
de 10% sur un projet collectif porté par
dix universités. Echec majeur au grand
emprunt. Quant on regarde la carte des
attributions, le Grand Ouest est presque
oublié.
Tous les lauréats sont dans la
« banane » européenne
Amsterdam-Paris-Strasbourg-
Lyon-Montpellier-Barcelone.
EST-CE UN HASARD ?

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